
Coïncidence des opposés

Le moine zen et le souffleur de verre
Éloge d'un mindset
Tout ce que vous devez savoir pour devenir souffleur de verre
Cet artisan du feu maîtrise une matière qui échappe à l’entendement. Rotation, gravité et chaleur extrême. Quel est son mindset pour y faire face ? C'est presque une question récurrente

Une question récurrente
Tout les souffleurs de verre que je connais ont eu affaire à cette question: "Comment devient-on souffleur de verre ?"
Elle alterne toujours avec de l’enthousiasme quelque peu condescendant : « nous on connaît on a été à Murano !». La palme revient à: « oh, j’adore les vitraux ! ». Je n’ai rien contre les vitraillistes -historiquement on travaillait pour eux- mais nos métiers n’ont rien à voir. Ils travaillent le verre à froid, nous travaillons le verre à chaud. Et c’est pas la même ! Mon sentiment est que ces affirmations sont des tentatives de créer du lien avec cet artisan qui maîtrise une matière qui échappe à l'entendement.

Le verre à l'état visqueux est une matière rayonnante à l’image du soleil -donc hypnotique-, une matière brûlante et semi-liquide à l'image de la lave. Mais le temps de cligner des yeux et elle devient dure et transparente. Vous avez toujours l’impression d’avoir rater quelque chose, comme devant un tour de magie. Rassurez-vous, certaines choses nous échappe parfois. Même les scientifiques s’arrachent les cheveux à comprendre cette matière qui est inclassable: ni un solide ni un liquide. En perpétuel mouvement. Sans parler des mystères de la recuisson. Nous ne parlerons pas ici du parcours lié à l'apprentissage, concentrons-nous plutôt sur les forces en jeu.
Comprendre les forces en jeu
Alors comment devient-on souffleur? Quelles sont les aptitudes nécessaires ? Pour moi sous cette question se cache une interrogation métaphysique.
Un souffleur de verre travaille avec les forces naturelles: certains nous qualifieraient parfois de Démiurge, d'autres d'alchimistes. 🧙🏻♂️
La rotation, la gravité et la chaleur sont trois de nos alliées, après avoir été nos ennemies dans la rude phase d’apprentissage. Il faut les comprendre et les apprivoiser pour danser avec elles. Petit tour d’horizon.

La chaleur
🔥
Le verre fusionne à 1200° et travaillé à 1160°. Le four, le feu, la passion des corps, tout ceci génère de la chaleur à l'atelier. Pour les souffleurs c’est là où va le souffle, c’est l’endroit que la bulle tente de rejoindre. A nous de jouer avec le chaud et le froid pour la guider où bon nous semble ! Sans oublier la rotation.
La rotation
⚕️
Elle est indispensable. L’image classique que l’on utilise généralement est le petit-déjeuner. Pas le café-croissant mais le pot de miel. Tremper votre cuillère dans un pot de miel liquide et entre ce que vous pensez avoir cueillit et ce qui arrive sur votre tartine , et bien cela dépend de votre vitesse de rotation. Si vous vous arrêtez de tourner le miel finit sur la table. Ce qui nous amène à la deuxième force: la gravité.
La gravité
🕳️
Elle est inexorable. On ne s’en souvient plus mais nous l’avons appris à nos dépend quand on apprenait à marcher, le corps retombait lourdement au sol. La gravité c’est: tout corps physique retombe toujours sur ces pattes, ou pas ! C'est le fruit de la connaissance avec la pomme de Newton qui découvrit l’attraction universelle.
Pour résumé
La réponse à cette question « comment devient-on souffleur ? » est très simple. Elle est la même que pour tout les autres métiers: il y a autant de parcours qu’il y a de verriers ! C’est parfois linéaire, parfois chaotique. C'est une vocation ou une passion tardive.
Une chose est sûre: la différence avec les autres métiers de la mains est que pour affronter l’apprentissage du verre soufflé, il faut avoir eu un véritable coup de chaud addictif dès le 1er jour (je ne parle pas d’âge mais du 1er jour). Ce qui vous attends va monopoliser toutes vos ressources. Pratiquer à haute intensité c'est comme un sport de haut niveau.
Un sport de haut niveau
Comme me disait un ami on pourrait comparer le travail du verre à chaud à un sport de haut niveau.
Prenez le vélo par exemple. J’imagine que vous savez pédaler car vous avez appris à en faire. Il est même possible que vous fassiez parti des amoureux du pignons attaquant les cols pendant vos vacances. Mais êtes-vous prêt à vous inscrire pour un Tour de France ?
Mettons que ça ne vous fait pas peur car depuis vos dix ans vous vous entraînez pour cela. Allez on pousse encore un peu: vos entraînements sont si rigoureux et exigeants qu’ils remplissent votre agenda et vous avez toutes vos chances d’être sur le podium.

La question qui fera peut-être la différence est: Avez-vous peur de l’échec ? Est-ce votre ego qui vous guide ou votre joie ? Car arrivé à un certain niveau, la technique seule ne suffit plus.
Examinons cela et explorons ensemble le mindset nécessaire.
🧠 Mindset: le spiritus ou l'état d'esprit
L'état d'esprit (que j'aime appeler le spiritus) conditionne indéniablement toutes nos actions. Il est le facteur déterminant de notre rapport au monde et à la matière. Petit détour par le Mexique pour en parler.
Petit détour par le Mexique 🏃🏾
Si vous connaissez le poète et artiste Antonin Artaud ou si vous pratiquez le Trail -une course à pied avec au minimum 80 kms au compteur sur des dénivelés ahurissants- alors vous connaissez les Tarahumaras.
On ne va pas ouvrir une encyclopédie (sauf si votre curiosité a cliqué sur les liens) mais sachez que c’est un peuple légendaire de la Sierra Madre au Mexique. Ils sont légendaires dans le monde du Trail car ils courent en moyenne 100 kms par jour, chaussés d’une simple semelle de cuir, à plus de 1500m d’altitude « …au mépris de toute théorie médicale ».
Ils ne s’inscrivent plus aux grands trails et marathons organisés dans le monde entier: vous l’avez compris c’est leur routine quotidienne.
Pourtant ils ont face à eux des athlètes de haut niveaux. Mais savez-vous ce qui fait la différence (en dehors de la génétique et de l’entraînement quotidien que l’on peut retrouver chez tout les peuples) ? Et bien c’est la joie ! La joie de courir ! Un vrai régal pour ces indiens ! Imaginez qu’au km 69 vous vous faites doubler par une gazelle hilare tandis que vous transpirez et soufflez comme un boeuf! 😰 C’est décourageant ça creuse l’écart même, vous ne croyez pas ?!
Et quel est le rapport avec le verre soufflé, mon capitaine ?!
Et bien après quelques études on s’est rendu compte que l'endurance des Tarahumaras venait de la joie de pratiquer ce qu’ils pratiquent chaque jour.
La joie
La joie libèrent des hormones et mobilise tout notre corps. La dopamine pour le plaisir, la sérotonine pour la bonne humeur; l’adrénaline pour l’excitation et l’ocytocine pour le lien social. Ces hormones activent tout notre système, en particulier le coeur -qui bat plus fort mais moins rapidement- et l’intestin grêle -pour une digestion légère.
Ce sentiment de bien-être apporte de l’énergie aux muscles. Et ça c’est bon pour un athlète !

La joie provoque le « plaisir intégral du corps et de l’esprit, accompagné d’une adhésion à soi-même ». Ces Tarahumaras sont en phase avec leur environnement et leur pratique, ils ne songent pas à s’acheter la dernière paire de basket à talon amortisseur (qui soit dit en passant est ce qui provoque les lésions du corps dans la course à pied…).
On vient de faire un sacré détour mais il nous a emmené au coeur d’une problématique que tout souffleur de verre à vécu dans son apprentissage: l'acharnement, la ténacité !
La ténacité
Après avoir surmonter l’épreuve du feu et de la chaleur à l’ouverture des fours (je vous rappelle qu’on fait face à 1160°) il arrive un moment où l’on se bat avec cette pâte visqueuse qui ne demande qu’à vous prouver que la gravité existe. Que votre peau ne résiste pas plus au rayonnement du verre chaud qu’un morceau de viande sur le barbecue.
Si vous ne dépassez pas cette énergie de lutte négative vous restez à pédaler dans le quartier, vous n’obtenez pas la grâce d’un danseur. Cette grâce prend sa source dans la joie et nous facilite grandement la technique. La sérénité devient une compagne - je vous invite à lire cet l’article pour en être convaincu.
En plus de la ténacité il faut une forte capacité d'adaptation.

Une forte capacité d'adaptation
Be water my friend
Avez-vous déjà vu des souffleurs de verre travaillant en équipe ? On dirait un ballet parfaitement orchestré et synchronisé. Mais quand ça paraît fluide et simple méfiez-vous: ça cache derrière de la technique et de l’expérience.
Cette fluidité et cette joie s’accompagne d’une forte capacité d’adaptation. Nous ne sommes pas des machines et malgré une répétition et une précision rigoureuse dans la séquence de geste pour réalisez la même pièce, 10, 30 ou 100 fois dans la journée, vous n’obtiendrez jamais exactement, je dis bien exactement, le même résultat. Les paramètres sont nombreux comme la température et la quantité de verre entre autres…Il faut s’adapter à chaque instant à ce qui se présente, à ce que le verre nous offre. Nous travaillons avec l'organique. Ça nous renvoi à notre mindset, notre état d’esprit: êtes-vous figés ou souple, conservateur ou progressiste, de droite ou de gauche (pardon je m’égare un peu…). Si vous souhaitez déterminer quelles sont vos forces: rendez-vous ici faire le test.
Vous l’aurez compris, ce n’est pas que la qualité d’une formation ou d’un maître d’apprentissage qui fera de vous un excellent souffleur. Elle est indéniablement nécessaire pour atteindre une certaine forme d’excellence mais l’observation et la mémorisation -on dit chez les artisans qu’il faut voler le métier avec les yeux- sont nos compétences premières.
🤝 S’il fallait conclure
Si vous avez une capacité de mémorisation et de projection. Si vous êtes curieux, observateur et adaptable. Si vous êtes joyeux, tenace et persévérant. Si vous n’avez pas peur du feu et de son intense chaleur. Si vous êtes prêt à sortir de votre zone de confort chaque jour et à envisager l’échec avec joie...alors se métier est fait pour vous.
Etes-vous prêt à affronter le grand feu ?




